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Arts Magazine International N°15

Avril Mai 2018. Version numérique

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Arts Magazine International N°15

Version numérique

100 pages

Description

«Il faut que la peinture serve à autre chose qu’à la peinture»

À cette affirmation de Matisse, Picasso apportait une précision : «à autre chose qu’à décorer les appartements».
Derrière la boutade, cette question a passionné de nombreux philosophes, dont Platon, Kant ou Nietzsche, et fait transpirer plusieurs générations de lycéens, le sujet tombant régulièrement au bac. Il y a plus de 150 ans, deux pointures intellectuelles se sont affrontées, défendant des positions radicalement opposées.
En 1863, Gustave Courbet est exclu du Salon pour son tableau Le Retour de la conférence, jugé anticlérical (la toile représentait des curés ivres, impensable à l’époque). Le peintre n’imaginait pas provoquer un tel tollé, lui qui décrivait ainsi son oeuvre: «Ce tableau fait rire tout le pays et moi-même en particulier. C’est le tableau le plus grotesque qu’on aura jamais vu en peinture». Courbet demande alors à son ami Pierre-Joseph Proudhon de rédiger la préface d’un catalogue de ses oeuvres et de prendre sa défense. Le théoricien socialiste rédige finalement un
véritable traité, «Du principe de l’art et de sa destination sociale», où il affirme que l’art doit être «une représentation idéaliste de la nature et de nous-mêmes, en vue du perfectionnement physique et
moral de notre espèce».
Le texte, paru en 1865, six mois après la mort de son auteur, serait probablement passé inaperçu s’il n’avait suscité une réponse virulente d’un jeune critique de vingt-cinq ans, à la plume – déjà – bien acérée, un certain Émile Zola. Dans un vibrant plaidoyer en faveur de la liberté de créer, il écrit : «Ce sont l’originalité, la libre expression d’une personnalité qui importent, et non leur utilité. Je n’admets dans l’art que la vie et la personnalité.
Si l’oeuvre n’est pas du sang et des nerfs, si elle n’est pas l’expression entière et poignante d’un créateur, je refuse l’oeuvre, fût-elle La Vénus de Milo. Son [celui de Proudhon] art rationnel, son réalisme à lui, n’est à vrai dire qu’une négation de l’art. Mon art à moi, au contraire, est une négation de la société, une affirmation de l’individu en dehors de toutes règles et de toute nécessité sociale».
L’art n’a pas à être utile. Il n’a pas de but. Mais l’artiste, lui, a un rôle, celui de nous émouvoir, de nous faire réfléchir, de nous élever. Et nous avons
le droit de réagir, individuellement. Le sujet est loin d’être clos. De tout temps, la louable intention de vouloir accorder une dimension éducative, sociale, politique, spirituelle, collective à l’art remonte à la surface, se traduisant dans les faits par des actes nettement moins louables. Un enseignant français n’a-t-il pas vu récemment son compte Facebook fermé pour avoir posté une image jugée pornographique par le géant américain du Net ? Il s’agissait de L’origine du monde, le célèbre tableau de Gustave Courbet. Encore lui…

Gabrielle Gauthier
Rédactrice en chef